LA PRISE D’HABIT
L’après-midi du 11 août, notre mère vint me chercher au noviciat pour que nous mettions au point les derniers détails de ma prise d’habit. Le choix du nom n’étant plus imposé par l’abbesse, je m’étais décidée pour sœur Claire : la vie humble de cette sainte serait un modèle pour ma propre vie.
La mère avait choisi les chants et un texte qui tiendrait lieu d’engagement et qui disait approximativement ceci : « Je désire être novice dans l’ordre de sainte Claire, vivre dans la pauvreté, l’obéissance et la chasteté, et en clôture. » La veillée se déroula comme nous l’avions prévue ; les sœurs prièrent pour moi et avec moi en y mettant beaucoup de force et de ferveur. Je me sentais portée par toute la communauté et j’étais heureuse.
Le 12 août au matin, je demeurai au noviciat, tandis que la mère accueillait le père Marc. Mère Anne mettait la main aux derniers préparatifs. Sœur Véronique et sœur Saint-François vinrent m’offrir des cartes qu’elles avaient confectionnées ; les sacristines s’affairaient à la chapelle et les cuisinières aux cuisines.
Marie monta au noviciat en fin de matinée. Elle aussi m’apporta quelques images et tous ses vœux. Nous parlâmes du nom que j’avais choisi. Elle le trouvait beau mais pensait que j’avais encore du chemin à parcourir avant de ressembler à Claire : je manquais encore d’humilité et il m’arrivait d’être dure et intolérante. Ses paroles me firent mal, mais je les savais justes. Nous descendîmes ensemble au réfectoire. Les sœurs dissimulaient mal leur émotion à l’approche de cette cérémonie qui leur rappelait peut-être le jour de leur propre engagement.
Après le repas, mère Anne coupa à la hauteur de la nuque mes cheveux, que je portais longs ; j’allai ensuite dans ma cellule retirer mon jean. Mère Anne m’aida à revêtir l’habit, elle me mit le bonnet, le voile et la corde. Elle prit du recul, me regarda et me dit que l’habit m’allait bien et qu’il me faudrait maintenant en être digne, puis nous descendîmes à la salle communautaire, où toutes les sœurs attendaient en silence, les larmes aux yeux. J’étais, moi aussi, très émue et décidai d’aller faire quelques pas dans le jardin. Le voile me gênait un peu et je n’osais tourner la tête. Marie vint me rejoindre et me prit la main ; pendant que nous marchions côte à côte sans parler, la tête me tourna et je me sentis défaillir.
L’abbesse vint me chercher à deux heures pour me mener au parloir, où m’attendaient le père Marc et les autres prêtres. Après quelques mots, ils laissèrent la place à ma famille : parents, oncles, tantes, venus pour la circonstance. Mes parents étaient très affectés ; ma mère me dit sur un ton que je trouvai agressif que j’avais bien mauvaise mine, le teint pâle, et que j’étais maigre. Je ne sus que répondre, ne voulant pas dévoiler les raisons de mon aspect que je ne connaissais que trop bien. Heureusement, une de mes tantes fit diversion en donnant des nouvelles de cousins que je n’avais plus vus depuis dix ans au moins. J’essayai de m’intéresser à la conversation, mais j’étais malheureuse de voir mes parents si meurtris.
Puis vint le moment de la messe. Je m’installai sur un fauteuil cramoisi précédé d’un prie-Dieu de même couleur, près de la porte vitrée – ouverte – marquant la séparation du chœur et du reste de la chapelle. Les sœurs se trouvaient derrière moi dans leurs stalles. Je pouvais voir les quatre premiers rangs de l’assistance ; il y avait beaucoup de monde. Mes parents étaient au deuxième rang et ma mère pleurait. Je pensai à eux tout au long de la cérémonie. Leur souffrance me faisait mal et je savais bien qu’ils ne comprenaient pas : les concours de reine de beauté, l’instabilité sentimentale et professionnelle, et maintenant le couvent… L’odeur de l’encens m’indisposait et je ne pus me concentrer ni sur les textes ni sur l’homélie du père Marc. Je gardai les yeux baissés pour ne pas voir mon père pleurer.
Après la messe, je retournai au parloir où le père Marc parlait avec mon père. Le moine m’embrassa en s’excusant de partir si vite, mais il devait rejoindre son abbaye le soir même. Je savais qu’il me garderait dans sa prière tous les jours de sa vie, comme il me l’avait promis.
Ma tante me posa beaucoup de questions ; mes parents me donnèrent des nouvelles de ma jeune sœur, en Allemagne pour l’été, et de mon frère. Ils devaient rester jusqu’au lendemain matin.
Les sœurs, pendant ce temps, suivirent la retransmission des funérailles du pape à la télévision. Je n’eus pas envie de les rejoindre à ma sortie du parloir et retournai au jardin. Je me sentais bien dans l’habit, j’allais, selon les paroles de l’Évangile, devenir une femme nouvelle. J’avais chaud et mal au ventre parce que j’avais mes règles. Je ne savais pas qu’il s’agissait là des dernières ; pendant des mois, elles ne devaient pas revenir. Lorsque j’en parlai plus tard à notre mère, elle me rassura en me disant que cela arrivait et qu’il y avait eu dans la communauté deux sœurs dont les règles s’étaient brusquement arrêtées à l’âge de trente ans.
Marie renonça à l’émission de télévision pour venir parler un peu avec moi. Elle me dit que l’homélie du père Marc l’avait beaucoup touchée, elle me parla du désarroi – normal, trouvait-elle – de mes parents, et de Dieu qui ne manquerait pas de leur donner la lumière en temps voulu.
La journée se termina sur vêpres et complies, après un repas aussi frugal que ceux des jours ordinaires.